L'insolence futiliste de Kristian Hornsleth

Richard Leydier


Une critique de Copenhague a un jour écrit que l'art du Danois Kristian Hornsleth était celui d'un adolescent pré pubère. Autant dire qu'il ne s'agissait pas là d'un compliment. Il faut reconnaître d'emblée que cette œuvre est agressive, provocante, qu'elle joue le choc de l'image, et que cela fait justement sa force. Provocation ? On ira le vérifier lors de sa première exposition en France à la galerie Valérie Cuéto (Paris), du au. Cette exposition, bien nommée «Horn$leth Hurt$», montrera sans doute que l'artiste tape à juste titre exactement où il faut, là où ça blesse.

Il y a d'abord les tableaux, des images imprimées au jet d'encre sur toile, rehaussées de peinture, ou plutôt éclaboussées d'acrylique, et percées çà et là de coups de couteau, comme si elles avaient essuyé une violente attaque iconoclaste. On y trouve souvent des jeunes femmes nues, adoptant des positions suggestives tandis que l'artiste leur accole des slogans à l'efficacité redoutable : «Pillow Power», «Fuck My Brains Out», ou encore «Follow the Money Honey». Un autre tableau figure un hélicoptère américain mitraillant à tout va, alors qu'apparaît dans une explosion picturale le mot «Friends» ; ailleurs, trois beaux jeunes hommes sont occupés à s'embrasser et à se prodiguer des fellations à peine dissimulées par l'inscription «Art World Politic$» ; enfin, on évoquera le drapeau suisse réinterprété par Hornsleth : la croix blanche sur fond rouge se voit augmentée à chaque extrémité d'un coup de pinceau, ce qui a vite fait de transformer la bannière helvétique en drapeau nazi, avec, en surimpression, un rageur «Fucking Liars». Donc, si vous n'aviez pas encore saisi que l'œuvre d'Hornsleth est politiquement très incorrecte, on jettera aussi un coup d'œil à la ligne de bijoux qu'il a créés, où les boutons de manchettes «Kill the Bitch» et l'attache de soutien-gorge «Fuck me Daddy» dénotent un machisme des plus jubilatoires.

Les aphorismes qui émaillent les œuvres évoquent le cinéma hollywoodien, mais plus encore le langage du hip-hop. C'est là une facette de Hornsleth – certains de ses collectionneurs sont de vrais bad boys, et il a collaboré avec le rappeur Alpha Han –, mais la provocation touche également aux relations policées qui régissent le monde de l'art. Un de ses meilleurs slogans est sans doute «Fuck You Art Lovers», qu'il décline dans un grand nombre d'œuvres : l'invite apparaît dans une inscription en néon coloré qui bouscule quelque peu le froid minimalisme de Dan Flavin ; on la lit également au bas de certaines sculptures en céramique dorée que l'artiste élabore à Albisola, en Italie.

Ces amoncellements de formes évoquent les ex-voto religieux. On y trouve des crânes, des fleurs, des figures de suppliciés, comme ce Saint-Sébastien sur le torse duquel on peut lire «Curator», tandis que sur le socle est gravé «Kill me Fast». Sur une autre céramique, on lit «My Collectors are Richer than Yours», comme si deux artistes, lors d'une conversation un peu idiote, comparaient les mérites de leurs mécènes respectifs, à la manière de deux domestiques qui se chamailleraient pour savoir lequel de leurs maîtres a la plus grosse… fortune. Cet «irrespect» pour les amateurs d'art (collectionneurs compris) et les commissaires d'expositions a amené un critique du New York Times à évoquer un artiste qui «mord la main de celui qui le nourrit». Là, vous n'êtes pas loin de penser que c'est ma collègue de Copenhague qui avait raison.

La révolution futiliste
Pourtant, tout cela obéit à une mystérieuse théorie que l'artiste a élaborée au cours des années 1990 : le futilisme. Hornsleth a rédigé plusieurs versions du Manifeste futiliste, tout en confessant à chaque fois qu'une définition précise est impossible. En gros, la méthode futiliste consiste à «conquérir des territoires mentaux que nous considérons usuellement comme dépourvus de significations, et d'y lire un nouveau sens». Rien à voir avec l'esthétique du banal, on pencherait plutôt pour une filiation avec la paranoïa critique de Dali, car il s'agit de prendre en compte le vide, de tirer de nouvelles idées d'un magma que l'artiste nomme le bruit (noise), une attitude qui évoque la transe de la Pythie à Delphes (1).

Dans sa préface au Manifeste futiliste, Jens Erik Overby écrit que «le futilisme est une philosophie ouvrant les portes au caché, à l'illégal et à ce qui se tient au-delà de l'évidence, du rationnel et des aspects en apparence pleins de sens de la culture. Le futilisme est le point de vue de Hornsleth sur ce à quoi nous tournons normalement le dos, parce que cela nous effraie ou parce que nous ne le voyons pas… Le futilisme est une rupture avec l'ennui, la routine, les institutions et les traditions, parce qu'il les questionne». En effet, plus qu'une provocation, les œuvres de Hornsleth invitent à s'interroger sur ce que nous appelons l'art : c'est quoi au juste votre définition de la subversion ? Quelles sont vos limites ? C'est quoi la liberté d'un artiste quand une bienséance généralisée pose officieusement des bornes à ne pas dépasser ? Enfin, et plus généralement, qu'est-ce que cela signifie «être un artiste» ?

Le message est le medium
ÊEtre un artiste, cela consiste d'abord – et c'est une condition préalable – à laisser libre cours à sa mégalomanie et à l'autopromotion, parce que personne ne le fera pour vous. On aura remarqué que le nom d'Hornsleth apparaît en bonne place dans toutes ses œuvres, à la manière d'un logo. Le Danois pervertit ici le marketing, et sans doute personne n'est allé aussi loin dans l'intégration des codes de l'entreprise, une tendance de l'art contemporain qui, ces dernières années, a souvent révélé chez les artistes plus de fascination et de complaisance que de réelles critiques du système capitaliste. Comme les slogans (Fuck You Art Lovers, Kill me Fast…), le nom de l'artiste est omniprésent : gravé sur un godemiché en argent, sur le canon d'un revolver, ou tatoué sur le corps d'un homme. Mais il n'est sans doute jamais aussi visible que dans la vidéo porno dans laquelle deux hommes et une femme, le corps couvert d'autocollants «Hornsleth», font l'amour tout en scandant son patronyme d'une voix haletante.

Le nom de Hornsleth est sa marque de fabrique, comme les incisions pour Fontana ou les bandes pour Buren. L'artiste inverse ici la théorie de Marshall McLuhan selon laquelle le medium est le message. Chez lui, le message (le nom, les aphorismes) est le medium, il s'incarne dans des formes aux natures à chaque fois très différentes, et tout aussi violentes que ledit message. Là encore, cette œuvre se distingue du branding art (Plamen/Dejanoff, par exemple), parce qu'elle n'a pas oublié son humanité : l'artiste se sert du marketing mais délaisse l'esthétique glacée des multinationales. Au graphisme dépersonnalisé, il préfère l'écriture à main levée du graffiti et de l'esthétique punk, plus à même d'évoquer des sentiments forts, comme l'amour, la peur, le sexe, la solitude, toutes choses que «l'art d'entreprise» évacue. Cet aspect très personnel, qui relègue le cynisme au second plan, apparaît au grand jour dans un recueil de poèmes intitulé Great Love was Here, Great love will come again. Dans ces courts haïkus, on retrouve évidemment la force d'impact des œuvres visuelles. Vous me direz, ce sont les adolescents pré pubères qui écrivent des poèmes. Certes, mais dans un monde de l'art qui se proclame subversif sans s'apercevoir qu'il étouffe de bonne conduite, il apparaît absolument nécessaire de cultiver l'insolence de l'adolescence et «d'envoyer régulièrement ses parents se faire foutre». Comme le dit si bien ce dernier aphorisme de Kristian Hornsleth : don't be scared, be a futilist.

(1) Pour plus de précisions sur le futilisme, se reporter au site de l'artiste, www.hornsleth.com.

Richard Leydier, 2004, art critic and editor of Art Press Paris

This text was published in Art Press in the December issue 2004,
and in the book Fuck You Art Lovers Forever, Kristian von Hornsleth, Futilistic Publishing, Copehagen 2005

You can buy the book on www.hornsleth.com